Pollutions environnementales

Pesticides en agriculture, l’interdiction du glyphosate n’est qu’une (petite) partie de la solution.

Le combat mené contre le glyphosate me rappelle celui mené contre le bisphénol A (BPA). Ce dernier avait été le porte-étendard de la lutte contre les perturbateurs endocriniens. Depuis son interdiction, est-on moins exposé aux perturbateurs endocriniens ? Est-on davantage protégé ? Non.

Le glyphosate, à l’instar du bisphénol A (BPA), est “l’arbre qui cache la forêt”.

Le BPA avait suscité un scandale sanitaire, à juste titre, par sa présence dans des biberons. Or le système hormonal assure un rôle crucial dans le développement et la croissance du très jeune enfant. Depuis, le BPA a été interdit : en 2013 dans les biberons et en 2015 dans les contenants alimentaires. Est-ce une victoire ? à vous de juger.

Le bisphénol A (BPA) a été remplacé par du bisphénol S (BPS) et/ou du bisphénol F (BPF) (il fallait bien lui trouver un substitut). De l’aveu même des scientifiques, l’interdiction du BPA a été un retour en arrière, en matière de connaissances scientifiques et d’intérêt pour les consommateurs. Car connaître son ennemi permet de s’en protéger. Or là, on est à nouveau plongé dans l’inconnu. Une nouvelle bibliographie, autour des effets sanitaires et environnementales des BPS et BPF, doit être produite. Les premiers résultats n’ont pas vraiment été encourageants. Les BPS et BPF auraient les mêmes effets de perturbateur endocrinien que le BPA.

J’entends et je lis souvent des petites phrases, du type : « il suffit de » ou « nous n’avons qu’à ». Dans le domaine de la santé et l’environnement, ça ne fonctionne pas. En fait, quel que soit le domaine, ces petites phrases simplistes ne fonctionnent jamais. Elles amplifient seulement le phénomène de défiance envers les institutions et les pouvoirs publics. Les premières seraient incompétentes ou aux abonnées absentes, tandis que les seconds seraient soumis aux « lobbyistes », comme si le mot lobbyiste était un gros mot.

Le glyphosate n’est qu’une substance active parmi les 1 259 référencées sur le portail de E-Phy, de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). L’ensemble des 1 259 substances ne sont pas commercialisées. Certaines étaient approuvées et ne le sont plus, d’autres pourraient le devenir.

Interdire un seul et unique pesticide ne résoudra pas la dépendance de l’agriculture conventionnelle aux phytosanitaires. Or vous ne le savez peut-être pas, mais des initiatives sont prises à l’échelle des territoires. Elles ne sont pas forcément synonymes de réussite, mais les connaissances progressent. Des changements de mentalité et de pratiques s’opèrent lentement. Ce sont des petits pas en avant et quelques reculades. 

En France, la volonté de réduire les usages de pesticides a été concrétisée dans le plan Ecophyto. Lancé à la suite du grenelle de l’environnement en 2008, c’est un échec cuisant. Un échec assumé. Sur dix années, de 2008 à 2018, la consommation de pesticides devait être divisée par deux. Or dès 2015, les coordinateurs du plan savaient qu’ils ne réussiraient pas. Ils ont alors planché sur la deuxième version du plan Ecophyto, repoussant l’échéance à 2025.

Bilan 2017 : augmentation de 5% de la consommation nationale de pesticides entre 2009 et 2013.

Objectif 2025 : diminution de 50% de la consommation nationale de pesticides ; avec un objectif intermédiaire de -25% d’ici 2020.

Certains diront que cette étude était et est une mascarade, qu’elle ne réussira jamais. D’autres, dont les coordinateurs, font preuve de pragmatisme. Ils savaient que transformer la société demande plus que dix années.  L’échec du 1er plan a livré de précieux enseignements pour réduire notre dépendance aux pesticides et pour lutter contre l’inertie induite par le  « verrouillage sociotechnique ».

Définition : En agriculture, comme dans d’autres secteurs, il existe des phénomènes dits de « verrouillage sociotechnique ». C’est à dire que tout le monde s’est organisé autour d’une technologie : les normes marchandes, les savoirs et savoir-faire, les réseaux d’acteurs sont configurés en fonction de cette technologie, à tel point que lorsqu’une technologie alternative arrive, même si elle est plus intéressante, elle trouve difficilement sa place. Lire l’interview complète

L’INRA a publié un article sur les raisons de l’échec du plan Ecophyto 1. La publication est en accès libre et en français. Je vous propose un résumé.

Les années 2000 marquent, d’après les auteurs, un tournant majeur, celui d’une société qui ne veut plus de pesticide. Il est dorénavant acquis que les pesticides ont, non seulement, des effets délétères sur la santé de tous les individus (du producteur au consommateur), mais ils sont également inefficaces sur la durée (apparition de résistances) et représentent un coût non négligeable pour les agriculteurs. Le premier plan Ecophyto lancé en 2008 devait répondre à cette prise de conscience collective.

Quatre échecs et trois leviers ont été identifiés :

Échec n°1 : L’objectif d’une diminution de 50% des usages de pesticides était inatteignable en l’absence d’alternative ayant fait leurs preuves.

France Nature Environnement et Générations Futures ont fait du
prosélytisme pour acter l’objectif de -50%, alors que les 96 experts mobilisés, de 30 organismes différents, privilégiaient une baisse de 30%. Quant Coop France évaluait la baisse possible entre 15 et 20%.

Échec n°2 : Les indicateurs ne reflètent pas la réalité et entraînent des dérives.

Les indicateurs retenus étaient :

  • La quantité de substances actives vendue sur un territoire (QSA) (déclaration des distributeurs qui paient la redevance pollution diffuse). C’est l’indicateur le plus commun, largement utilisé en Europe. Néanmoins il représente peu la réalité de terrain, car les quantités vendues baissent continuellement, sans que les usages diminuent pour autant. Autrement dit, les agricultures utilisent toujours autant de pesticides mais en quantité moindre, car les produits sont plus concentrés.
  • Le nombre de doses unités (NODU) dérive de la QSA. Il indique le nombre de traitements moyens appliqués annuellement aux cultures. Il est calculé à partir des données de vente des distributeurs de phytosanitaires.
  • L’indicateur de fréquence de traitement (ITF), présente également un biais majeur, bien connu, pour mettre en évidence une baisse artificielle des usages de pesticides. Il s’agit de sélectionner des substances actives ou des mélanges qui nécessitent moins d’application.

L’objectif des quatre nouveaux indicateurs est de mêler des objectifs qualitatifs et quantitatifs  :

  • Le référencement des « bonnes pratiques et solutions innovantes », reconnues dans le cadre du dispositif des Certificats d’économie de produits phytopharmaceutiques (CEPP). C’est un dispositif d’incitation des distributeurs de pesticides à promouvoir ou à mettre en œuvre auprès des utilisateurs professionnels des actions permettant d’en réduire l’utilisation, les risques et les impacts.
  • Le suivi de la diffusion de ces solutions et de l’accompagnement des agriculteurs;
  • L’estimation de l’adoption des bonnes pratiques par les agriculteurs ;
  • La quantification de l’évolution de l’utilisation des produits phytosanitaires au travers du rapport QSA/SAU (surface agricole utile).

Échec n°3 : Le BSV a davantage suscité des inquiétudes qu’assurer son rôle de relais de bonnes pratiques.

Le Bulletin de Santé du Végétal avait pour objectif de surveiller la santé des végétaux pour « traiter au plus juste » et éviter les traitements préventifs peu utiles.

Basé sur le suivi d’un réseau de « parcelles représentatives » qui assure une surveillance quantitative des maladies et ravageurs des cultures, le BSV diffuse une information « à chaud » sur la présence ou l’absence de ces bioagresseurs. Il fonctionne donc comme un système d’alerte, largement relayé par des messages SMS. Cette alerte devait permettre d’éviter ou de retarder les traitements inutiles à l’instant t. Néanmoins, elle a aussi alarmer des agriculteurs, les incitant à traiter, sans toujours vérifier si le bioagresseur était effectivement présent sur leurs parcelles. De plus, le format SMS, trop court, ne permettait pas d’apporter les nuances nécessaires au bon traitement de l’information, laissant l’agriculteur face à ses propres inquiétudes et doutes. 

Échec n°4 : Le réseau des fermes DEPHY : des pratiques trop disparates.

Le réseau DEPHY (Démonstration Expérimentation Production de références sur les systèmes économes en pHYtosanitaires) regroupait 1900 fermes pilotes, gérées par l’assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA). Le réseau a été construit sur la base du volontariat, intégrant des agriculteurs déjà engagés dans la mise en œuvre de pratiques économes en pesticides, et des agriculteurs ayant des pratiques très consommatrices.

Les auteurs expliquent qu’il aurait été préférable de sélectionner des fermes tournées vers une pratique moins consommatrice de pesticides. En effet, l’objectif n’était pas de donner l’illusion que la transition était aisée pour n’importe quelle ferme, mais pour avoir un retour d’expériences pertinent avec des références et des alternatives éprouvées.

Levier n°1 : Fédérer tous les acteurs

Une baisse ambitieuse des usages de pesticides devra passer par un « déverrouillage » qui ne pourra venir que d’une mobilisation simultanée et coordonnée de tous les acteurs concernés, c’est-à-dire de l’ensemble des acteurs de l’agriculture et de l’alimentation (consommateurs, transformateurs, distributeurs, producteurs, etc.)

Or le plan Ecophyto 1 n’est pas entré dans cette logique : ciblant essentiellement les agriculteurs et la R&D. Il ne prévoyait rien pour inciter les sélectionneurs, les filières, les transformateurs, la grande distribution ou les consommateurs à changer leurs stratégies et leurs pratiques.

Levier n°2 : Encourager et soutenir les initiatives et les métiers de Conseiller Agronome.

Il a été observé dans une partie des fermes DEPHY, que les agriculteurs et les conseillers progressaient ensemble en produisant des références locales sur les systèmes de culture innovants. Un retour d’expérience valorisant et valorisable pour les autres fermes.

Levier d’action n°3 : Une prise de conscience durable du monde agricole

Les agriculteurs, eux mêmes, ont conscience que la société ne veut plus de pesticide et que leur modèle de production être en train de changer.

Conclusion

Un dernier biais n’a pas été étudié par l’équipe de l’INRA, concernant l’influence des conditions météorologiques sur la prolifération des maladies végétales et bioagresseurs. Par exemple, l’humidité est un facteur majeur de développement de maladies fongiques.

Rendez-vous en 2025, pour le bilan de l’Ecophyto 2.

Guichar L et al. 2017 Le plan Ecophyto de réduction d’usage des pesticides en France : décryptage d’un échec et raisons d’espérer. Cahier Agricultures, 26, 14002